L’hiver était arrivé sans fracas, comme il le fait souvent, par une succession de jours plus courts, de lumières plus basses, de silences un peu plus lourds. Dans la ville, les décorations tentaient de masquer la fatigue de l’année, mais derrière les vitrines et les slogans de fin d’exercice, quelque chose résistait à l’enthousiasme obligatoire des bilans. Les chiffres étaient moyens, mais l’entreprise s’était bien battue pour conserver l’essentiel. Les graphiques racontaient une histoire cohérente. On pouvait conclure, fermer, passer à autre chose.
Elle savait que ce serait une erreur parce que quelque chose s’était lentement déplacé, presque imperceptiblement, comme une machine qu’on ne voit plus tourner mais dont on sent les effets. Une tension diffuse. Une lassitude qui ne disait pas son nom. Une forme de distance entre ce qui était décidé et ce qui était vécu.
Elle? Elle était RH, par inclination profonde. Elle avait appris, avec le temps, que les organisations parlent toujours, même quand elles prétendent se taire. Elles parlent à travers les soupirs trop longs, les réunions trop lisses, les décisions prises trop vite ou trop tard. Elle savait reconnaître ces signes-là, non parce qu’elle les cherchait, mais parce qu’ils venaient à elle.
Ce soir-là, quelques jours avant la fin de l’année, les bureaux se vidaient lentement. On rangeait les derniers dossiers, on commençait déjà à échanger des vœux rapides; ceux qui prenaient leurs congés promettaient de se revoir “l’année prochaine”, comme si le simple fait de changer de calendrier pouvait suffire à remettre les choses à leur place. Elle resta un peu plus longtemps. Elle sentait que partir trop vite serait une façon de ne pas regarder.
Elle traversa le hall. Au centre se trouvait le Feu. Une installation de Noël, purement symbolique, conçue pour évoquer la chaleur sans la produire vraiment. Une flamme artificielle, élégante, presque parfaite. Elle s’arrêta devant elle, sans intention particulière, comme on s’arrête parfois devant une vitrine sans vouloir acheter quoi que ce soit.
La flamme vacillait.
Elle ne s’éteignait pas. Elle persistait même avec une sorte d’obstination fragile. Mais son mouvement n’était plus régulier. Il y avait quelque chose de désaccordé, comme si le feu avait perdu son centre. Elle resta là un instant, consciente de l’étrangeté de la scène : une femme immobile devant un feu qui n’existait pas vraiment, dans un hall presque vide.
Le lendemain, autour de la table du dernier comité de direction de l’année, chacun fit ce qu’il savait faire. Les mots étaient précis, les raisonnements solides, les contraintes clairement posées. Rien n’était faux. Et pourtant, rien n’était juste non plus. Elle le sentit immédiatement, dans ce décalage subtil entre la justesse logique et la vérité humaine.
Elle observa les corps. Les épaules légèrement remontées. Les mains qui se crispent sur un stylo. Les regards qui évitent de croiser celui qui vient de parler. Elle comprit que ce n’était pas une réunion de décision, mais une réunion d’évitement. On parlait pour ne pas dire. On expliquait pour ne pas assumer.
Elle ne parla pas tout de suite. Elle savait que certaines paroles, si elles arrivent trop tôt, ferment ce qu’elles prétendent ouvrir. Elle attendit. Et ce qu’elle comprit alors, avec une clarté presque douloureuse, ce n’était pas que les personnes autour de la table manquaient de compétence ou de bonne volonté. C’était qu’elles manquaient de courage. Pas le courage spectaculaire, celui des grandes ruptures ou des annonces fortes, mais le courage discret et exigeant qui consiste à rester présent quand la décision engage autre chose que des indicateurs.
En quittant la salle, plutôt que de redescendre dans son bureau, elle monta d’un étage. Elle n’avait pas de destination précise. Elle se laissait guider par cette intuition qu’il fallait encore regarder, encore comprendre.
Dans une pièce éclairée tardivement, un manager parlait à son équipe. Il souriait beaucoup. Il avait cette chaleur sincère de ceux qui veulent rassurer à tout prix. Il parlait d’avenir, de confiance, de passage de cap. Ils l’écoutaient avec affection. Mais elle vit aussi, dans leurs postures, une attente muette. Le désir que quelqu’un, un jour, accepte de dire ce qui ne peut plus être évité. Elle pensa que la bienveillance, lorsqu’elle évite trop longtemps, finit par user ceux qu’elle prétend protéger.
Plus loin, une dirigeante travaillait seule. Droite, concentrée, presque rigide. Ses doigts dansaient à une vitesse folle, l’air décidée à tout porter, à avancer sans se plaindre. Son courage était réel, indiscutable. Mais il était aussi lourd, presque trop lourd pour être partagé. Elle comprit que la force qui ne se dépose jamais finit par isoler celui ou celle qui la porte.
Dans un autre bureau, un responsable regardait dehors. C’était un très bon élément. Irréprochable, respecté, précis. Il faisait toujours ce qu’il fallait. Mais personne ne savait vraiment ce qu’il traversait. Il incarnait cette forme de leadership silencieux qui tient par l’exemple, mais laisse parfois les autres seuls face à leurs propres doutes.
Elle comprit alors ce qui reliait toutes ces personnes qu’elle avait croisées lors de sa déambulation. Elles portaient certes chacune une part de leadership, mais c’est à cet instant précis, dans ce couloir trop calme, que son rôle lui apparût clairement, fulgurance frémissante dans son corps fatigué. Elle n’était pas là pour réparer ce qui était déjà abîmé. Ni pour décider à la place des autres. Ni même pour protéger à tout prix. Elle était là pour offrir un espace fragile où les émotions peuvent être reconnues sans devenir souveraines. L’espace où le courage peut émerger sans se transformer en violence. L’espace où la responsabilité redevient collective. L’espace où la complexité humaine redevient conversation.
Le lendemain matin, dernier jour de l’année, elle parla à celles et ceux qui étaient encore là. Peu. Mais juste. Elle écouta, aussi. Beaucoup. Elle posa un cadre. Elle dit non là où il le fallait. Elle refusa certaines facilités. Elle renvoya chacun à ce qui lui appartenait, sans accusation, sans colère, sans mise en scène. Il n’y eut ni soulagement immédiat ni consensus rapide. Seulement un silence. Un silence dense, habité, presque inconfortable.
Elle sentit que quelque chose se déplaçait. Une décision reprise. Une conversation. Quelqu’un qui osait enfin dire ce qui la retenait depuis des mois. Ce n’était pas spectaculaire. Ce n’était pas héroïque. Mais c’était nécessaire. En quittant le bâtiment ce soir-là, elle passa une dernière fois par le hall. Le feu brûlait à nouveau. Pas plus fort. Pas plus haut. Mais plus stable. Comme s’il avait retrouvé son centre.
Elle resta là un moment. Puis elle sourit. Elle savait que personne ne la remercierait vraiment. Que son rôle resterait discret, presque invisible. Mais elle savait aussi ceci : le leadership n’est pas toujours une affaire de lumière. Parfois, il consiste simplement à rester là, à veiller, à tenir le feu, pour que d’autres puissent continuer à avancer sans se perdre.
Episode préparé avec ChatGPT
