Épisode 318: Machiavel et leadership, ce que Le Prince dit vraiment aux dirigeants

Machiavel et leadership: histoire d’un malentendu

En 1513, un fonctionnaire florentin au chômage rédige un court traité destiné à un prince qu’il espère impressionner. Cinq siècles plus tard, son nom est devenu un adjectif — et un malentendu. « Machiavélique » évoque la ruse, la tromperie, le cynisme calculé. Or l’article récent de David Shaw, publié en 2026, montre que le lien entre Machiavel et leadership mérite un examen plus sérieux que cette caricature.

La question de la transférabilité se pose d’emblée. Phillips et Margolis (1999) argumentent que les théories politiques ne s’appliquent pas aux entreprises : les employés peuvent partir, les organisations ont des objectifs explicites, les contributions individuelles y sont évaluées.

Moriarty (2005) répond que ces différences sont de degré, pas de nature.

Mais l’argument le plus convaincant est ailleurs : Machiavel écrit avant l’accumulation de présupposés qui entoure aujourd’hui la littérature sur le leadership. C’est précisément cette antériorité qui lui permet de voir des choses que nous ne voyons plus. Comme le suggère Appleby (1998), il nous aide à échapper au « chronocentrisme qui aveugle la vision contemporaine ».

Le triangle machiavélien : virtù, occasione, fortuna

Le cœur du Prince tient en trois concepts.

Virtù – la vertu, énergie de la volonté

La virtù d’abord — qui n’a rien à voir avec la vertu morale. Whitfield (1943) la traduit par « énergie de la volonté ». C’est la disposition au courage, à la décision, à la préparation. Machiavel y associe la force d’âme, la discipline, le sens du moment. Mais — et c’est le point le plus contre-intuitif — il considère que cette disposition est relativement fixe. Les dirigeants mènent de façon constante, et peinent à s’adapter quand les circonstances changent. Nederman (2000) observe que Machiavel n’identifie aucun leader dont la virtù soit assez souple pour répondre aux retournements de fortune. Ceux qui réussissent ont simplement eu la chance de rencontrer une époque qui correspondait à ce qu’ils étaient déjà.

Occasione – le bon moment

L’occasione ensuite — équivalent du mot grec kairos qui désigne à la fois le bon moment et le bon endroit. Shaw mobilise l’Iliade pour illustrer cette précision : Pâris frappe le cheval de Nestor au point exact de vulnérabilité, à l’instant exact où l’animal peut encore fuir. Le rapport entre Machiavel et leadership est là : la compétence sans l’occasion reste invisible, et l’occasion sans la compétence passe en vain.

Fortuna – l’imprévisibilité des systèmes complexes

La fortuna enfin — irréductible. Machiavel estime qu’elle gouverne au moins la moitié de nos actions. MacIntyre (2007) souligne qu’il n’aurait même pas considéré que des contre-exemples à ses généralisations justifient de les reformuler. La fortune n’est pas un résidu à éliminer par la méthode ; elle est une donnée structurelle du jeu.

Ce que Machiavel ne dit pas — et ce qu’on lui fait dire

« Être machiavélique », dans l’usage courant, c’est mentir, manipuler, tricher sans scrupules. Or Machiavel refuse explicitement la virtù à Agathocle, tyran de Syracuse, parce que trahir ses amis et massacrer ses concitoyens ne saurait être appelé virtù.

La formule « mieux vaut être craint qu’aimé » est toujours citée sans sa fin : « si vous ne pouvez être les deux ». Sa position éthique rejoint celle de Williams (1981) : un dirigeant qui refuse tout acte moralement inconfortable sera probablement incapable de poursuivre même les fins morales de sa fonction. Ce n’est pas du cynisme — c’est du réalisme sur les conditions d’exercice du pouvoir.

Autre angle mort, structurel celui-là : le Prince est seul. Pas de dynamique collective, pas de développement des personnes, pas de feedback, pas de sécurité psychologique. Le modèle ne descend pas en-dessous du sommet stratégique. Ce n’est pas un reproche à Machiavel — c’est une délimitation qui devrait protéger contre le contresens le plus fréquent : instrumentaliser Le Prince pour justifier le management toxique au quotidien.

L’industrie du héros

Pourquoi la littérature moderne voit-elle si mal ce que Machiavel voyait si clairement il y a cinq siècles ? Parce que, comme le montrent Barker (2001) et Gemmill & Oakley (1992), le leader-centrisme est entretenu par des intérêts convergents. Les autobiographies glorifient, les biographies confirment, l’industrie de la formation a besoin de promesses, et les consultants — comme le note Fincham (2002) — offrent des méthodes « formulaïques dans leur désir d’injecter de la certitude ». Tout cet écosystème a intérêt à présenter le leadership comme un problème résoluble par la méthode.

Machiavel et leadership, c’est une autre proposition. Celle d’un auteur qui avait la lucidité de dire que la moitié du jeu échappe au joueur. Non pas pour décourager la préparation — au contraire, il insiste sur l’importance de se préparer pendant les périodes de calme. Mais pour rappeler que la préparation sérieuse commence par accepter ce qu’on ne contrôle pas.

Conclusion avec… Dune!

Dans une scène du film Dune de Denis Villeneuve, sur Caladan, Leto dit à son fils Paul : « A great man doesn’t seek to lead. He’s called to it. And he answers. », en français: « Un grand homme ne cherche pas à diriger. Il y est appelé. Et il répond à cet appel. »

On est dans le kairos, mais aussi un peu dans le leadership héroïque qui fait chavirer les cœurs… et les votes.

Cette citation est une invention de Villeneuve; Frank Herbert, l’auteur des livres, ne l’aurait jamais dit pour une raison bien simple: « The bottom line of the Dune trilogy is: beware of heroes. Much better to rely on your own judgment, and your own mistakes. »; en français: « Le message essentiel de la trilogie Dune est le suivant : méfiez-vous des héros. Mieux vaut se fier à son propre jugement et à ses propres erreurs. »

Quelques années plus tard, il ajoute : « Dune was aimed at this whole idea of the infallible leader because my view of history says that mistakes made by a leader (or made in a leader’s name) are amplified by the numbers who follow without question. »; en français: « Dune s’attaquait à cette idée du dirigeant infaillible, car selon ma vision de l’histoire, les erreurs commises par un dirigeant (ou commises en son nom) sont amplifiées par la multitude de ceux qui le suivent sans poser de questions. »

A bon entendeur.

Source: Shaw, D. (2026). Virtue, Opportunity and Fortune: Insights for Business Leaders in Machiavelli’s The Prince. Philosophy of Management. https://doi.org/10.1007/s40926-026-00367-5

Episode préparé avec une IA

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