Comment débriefer un évènement pour en faire une expérience

Table des matières

L’histoire ne se répète jamais

Nous savons qu’il est utile de réfléchir sur les évènements passés afin d’en tirer des idées, des apprentissages ou des leçons pour le futur.

Pas que l’histoire se répète, nous savons que ce n’est pas le cas: les environnements complexes dans lesquels nous évoluons ne permettent pas que deux situations identiques se reproduisent; vous pourriez me dire que deux situations semblables donneront souvent le même résultat, ce à quoi je répondrais par cette vidéo:

Si nous représentons nos situations professionnelles par ces points de couleurs, nous voyons clairement que même deux situations initialement proches finissent très vite par diverger.

Cela ne veut pas dire que deux situations initialement proches n’auront jamais des trajectoires similaires; cela veut dire que nous n’en avons pas la certitude, comme quand nous lâchons notre stylo: il tombera toujours, et sa vitesse au sol dépendra de la hauteur avec une très grande fiabilité. Au passage, cela veut dire que le concept de bonne pratique n’est pas applicable aux situations humaines puisque celles-ci sont le plus souvent complexes, comme nos pendules.

Dans cette situation, comment apprendre si nous ne pouvons pas tirer de conclusions définitives d’un évènement passé?

Un bilan plutôt qu’une analyse

Nous pouvons apprendre en faisant plutôt un bilan, tant personnel que collectif. Nous pouvons réfléchir ensemble sur la manière dont nous avons vécu l’évènement, sur le sens que nous voulons lui donner ainsi que sur les actions que nous voulons prendre.

Ces trois étapes de réflexion collective sont résumées en anglais par les mots What?, So What? et Now What?, que nous pourrions traduite en français par Quoi?, Et alors?, Et maintenant?.

Étape 1 : Quoi ?

But: Décrire en détail l’évènement vécu

  • Avec qui avez-vous travaillé ?
  • Quel était votre rôle ?
  • Que s’est-il passé ? Qu’avez-vous observé ?
  • Quelles étaient vos attentes initiales ?
  • Qu’est-ce qui était bon / mauvais dans cet évènement ?
  • Qu’est-ce qui était facile / difficile dans cet évènement ?
  • Quelles émotions évoque-t-il ? Comment vous fait-il vous sentir?
  • Quelle partie vous a surpris ?

Étape 2 : Et alors ?

But: Décrire en quoi l’évènement a été significatif

  • Quelles questions essentielles cet évènement vous amène-t-il à poser ?
  • Quelles conclusions pouvez-vous tirer de l’expérience ?
  • Qu’avez-vous appris sur les autres et sur vous-même ?
  • En quoi étiez-vous différent à la fin de cette expérience ?
  • En quoi étiez-vous différent/semblable aux autres personnes impliquées ?
  • En quoi le fait d’être différent vous a-t-il aidé/entravé ?
  • Quelles valeurs ou opinions avez-vous modifié au cours de cette expérience ?
  • Quels sont certains des besoins identifiés grâce à cette expérience ?

Étape 3 : Et maintenant ?

But: Décrire les actions à prendre

  • Comment allez-vous appliquer ce que vous avez appris de votre expérience ?
  • Sur quoi aimeriez-vous en savoir plus, en rapport avec cette expérience?
  • Comment relever les défis ou les difficultés liés à cette expérience?
  • Quelles informations pouvez-vous partager dans un cercle plus large?
  • Si vous pouviez revivre cette expérience, que feriez-vous différemment ?
  • Concrètement, quelles sont les actions à mener à votre niveau?
  • Concrètement, quelles sont les actions à mener au niveau de l’équipe?
  • Concrètement, quelles sont les actions à mener au niveau de l’organisation?

Particularités de cette approche

Évènement vs expérience

Vous aurez peut-être noté le glissement sémantique du mot “évènement” dans l’étape 1 vers le mot “expérience” dans les étapes 2 et 3.

Selon le Larousse, un évènement est “tout ce qui se produit, arrive ou apparaît”: il y a dans cette définition une sorte d’objectivité qui me fait penser à l’objectivité scientifique de la description.

En revanche, une expérience est le “fait de faire quelque chose une fois, de vivre un événement, considéré du point de vue de son aspect formateur”; la subjectivité est donc intrinsèque à l’expérience, en particulier puisque l’apprentissage qui peut en résulter est nécessairement individuel.

Une des raisons d’être de cette méthode est justement de faciliter l’apprentissage au travers du sens donné. Le sens peut être vu comme un raccourci qui permet l’action même dans des circonstances incertaines; c’est une abstraction qui catégorise le réel et permet donc d’appliquer une action à une situation non encore complètement décrite. Sans le sens, soit l’action est impossible par manque d’information, soit elle est risquée par inadaptation.

Cette méthode permet donc de donner du sens à un évènement afin d’en faire une expérience utile tant du point de vue individuel que collectif.

L’apprentissage par double boucle

La manière la plus simple d’apprendre est la correction d’erreurs suite à leur détection: je vois que ce que je fais n’est pas OK par rapport à un étalon, un procédure, une instruction. Ce type d’apprentissage est très commun dans la nature et c’est ce que nous faisons quand nous prenons des mesures par rapport à un état de situation, par exemple lors d’un contrôle qualité ou à l’évaluation des objectifs personnels.

Le problème de ce type d’apprentissage est qu’il est pertinent pour apporter une correction par rapport à l’état désiré, mais pas pour apporter des corrections à l’état désiré lui-même. Ce type d’apprentissage-là est appelé apprentissage par double boucle (double loop learning en anglais). Il a l’avantage de permettre des changements en profondeur parce qu’il remet en question les normes habituelles. Cette pratique peut s’avérer très utile dans le cadre d’un évènement important pour l’organisation, l’équipe ou l’individu puisqu’elle permet une vraie évolution de l’organisation, de l’équipe ou de l’individu.

Dans le cas de notre debriefing, les questions posées lors de la phase 2 (Et alors?) peuvent amener à une réflexion de type double boucle puisqu’elles interrogent sur les valeurs, l’apprentissage personnel et les nouveaux besoins identifiés. Dans cet esprit, nous pourrions ajouter deux questions à la précédente liste:

  • Quelles normes devrions-nous reconsidérer suite à cette expérience?
  • Cette expérience remet-elle en cause notre fonctionnement habituel? Si oui, pourquoi et comment?

Conclusion

Débriefer un évènement avec la méthode “Quoi, et alors, et maintenant” (QEAEM?) est un moyen intéressant de le transformer en expérience, et par là-même poussser à l’apprentissage individuel et collectif; elle peut aussi solliciter une réflexion sur le fonctionnement habituel et son adaptation au travers d’un apprentissage par double boucle.

Sources:

Rolfe, G., Freshwater, D., Jasper, M. (2001) Critical reflection in nursing and the helping professions : a user’s guide. Basingstoke : Palgrave Macmillan.

https://cetl.uconn.edu/what-so-what-now-what-model

https://infed.org/mobi/chris-argyris-theories-of-action-double-loop-learning-and-organizational-learning/

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