Il existe une catégorie de dirigeants qui ne partent jamais tout à fait en congés d’été. Le corps s’éloigne, la messagerie reste ouverte, et la rentrée s’ouvre sur l’inventaire de ce qui a failli mal tourner en leur absence. L’été les trouve moins reposés qu’aux aguets.
Ceux-là, c’est le meilleur des cas. Il y en a d’autres qui ne déconnectent pas parce « qu’ils ne peuvent pas », « tu comprends, dans mon métier, … » et ils vous laissent terminer la phrase.
Pourtant, nous nous souhaitons tous de belles vacances, un bel été, de bien « profiter », et nous sourions, nous opinons du chef, ou du couvre-chef, rouge de préférence, au vu des chaleurs et du contexte géopolitique, et à qui de la destination la plus exotique ou la plus bizarre, et à qui de rester bien chez soi parce que finalement, c’est là qu’on est le mieux.
Bref, les congés d’été, les vacances, c’est re-po-sant.
Mais certaines, ou certains, auront fait semblant. Parce qu’ils et elles savent que cet été, ça va bosser. Ca partira loin, ou près, ou pas, mais ça va bosser.
Quelle erreur. Quel dommage.
Trois manières de penser les congés d’été.
L’absence qui révèle
Une organisation peut se juger à ce qu’elle devient quand celui ou celle qui la tient s’en va.
La dirigeante présente masque tout : les décisions qu’elle tranche à la volée, les arbitrages qu’elle rend d’un mot, les tensions qu’elle désamorce avant même d’en avoir conscience. Tant qu’elle est là, le système paraît fluide et les vaches sont bien gardées.
Elle part, et la vérité remonte à la surface, comme …
Une équipe qui se fige dès son départ, ou qui s’emballe faute de garde-fou, dit quelque chose de précis sur l’architecture qu’elle a bâtie : sur-centralisation, délégation de façade, dépendance à un arbitrage unique.
Les congés d’été agissent ici comme le seul test grandeur nature d’un mode de direction. La dirigeante qui revient à des messages affolés a moins un problème de vacances qu’un problème de travail. Celle qui revient à une organisation qui a tenu, décidé, avancé sans elle, tient la preuve la plus difficile à obtenir : que son travail a produit autre chose que sa propre indispensabilité.
Partir devient alors un acte de lucidité. On y apprend, en une quinzaine de jours, ce qu’aucun audit ne dirait aussi franchement. Le silence de la messagerie a valeur de diagnostic : il mesure exactement le degré d’autonomie que l’on a réellement concédé, par-delà les intentions affichées. La plupart des dirigeants surestiment ce degré, jusqu’à l’été qui le corrige.
Le repos qui restaure
Reste la question la plus intime, celle que l’on n’ose pas toujours formuler dans un milieu qui a fait du surmenage un signe de sérieux : le repos travaille. Il travaille en silence, à l’écart, et souvent contre l’idée que l’on s’en fait.
Un esprit tenu en tension permanente finit par confondre l’agitation et le jugement. Les décisions s’enchaînent, se ressemblent, se prennent par réflexe plus que par choix.
Le recul, lui, ne se décrète pas depuis un bureau. Il suppose une distance réelle, un temps où les problèmes cessent d’être pressants pour redevenir pensables. C’est dans ces intervalles, marche du matin ou sieste de fin d’après-midi, que les questions mal posées se dénouent d’elles-mêmes, sans qu’on les ait forcées.
On revient rarement de vacances avec des réponses. On en revient avec de meilleures questions, et c’est infiniment plus utile. Le repos conditionne la performance autant qu’il la suit : une cause déguisée en récompense, discrète et rarement reconnue comme telle. On peut donc voir les congés d’été comme une condition de la performance future, plutôt que comme une récompense d’une charge mentale trop élevée.
L’otium retrouvé
Les Romains avaient un mot pour le temps du loisir créatif ou studieux: l’otium. La lecture, la conversation, la méditation, la retraite, la pensée libre de toute urgence. L’oisiveté. L’éloignement du quotidien.
Ce qui frappe, c’est la place qu’ils lui donnaient. Le travail, les affaires, la vie publique, tout cela relevait du negotium — littéralement, l’absence d’otium. La hiérarchie que nous tenons pour évidente était inversée : l’activité se définissait par la privation de loisir, et non le loisir par une pause dans l’activité.
Sénèque en fait l’un de ses thèmes de prédilection, lui qui côtoyait pourtant le pouvoir de très près. L’homme accaparé, écrit-il en substance, croit posséder son temps quand c’est son temps qui le possède. L’otium désignait l’espace où l’esprit se cultivait, où l’on devenait capable de gouverner parce qu’on avait d’abord su se retirer. La paresse consomme le temps ; l’otium le rendait fécond.
Il faut ici distinguer le divertissement, qui divertit, qui fait diversion, qui trompe sur la véritable nature du temps passé à doom-scroller ou binge-watcher: une forme d’aliénation déguisée en plaisir.
Il y a là un renversement salutaire pour qui dirige aujourd’hui. Les congés d’été rendent, peut-être, la vie sérieuse — celle qui existait avant que l’agenda ne devienne une identité, celle où l’on choisissait ses occupations au lieu d’en être choisi. Nous avons hérité de l’idée que le repos se mérite, qu’il vient après l’effort comme une solde, alors que c’est presque le travail qui se mérite après l’otium.
Les Anciens voyaient dans ce repos l’inverse : le point de départ, l’état depuis lequel un humain libre décidait de ce qui valait la peine d’être entrepris. Diriger supposait d’abord d’avoir su ne rien faire de contraint.
Ce que l’été laisse voir
Trois lectures d’une même chose, donc. Les vacances révèlent l’organisation qu’on a construite, restaurent le jugement qu’on croyait n’avoir jamais perdu, et rendent au temps libre une noblesse que vingt siècles d’efficacité lui ont fait oublier.
La dirigeante qui part vraiment prend un risque : celui de constater que la maison tient sans elle, que ses meilleures idées lui viennent quand elle ne les cherche plus, et que le temps qu’elle croyait perdre était le seul qu’elle possédait pleinement.
Reste à savoir ce qu’elle en fera au retour — car une chose est de partir, une autre de revenir en ayant changé de rapport au travail. La plupart rangent la valise et reprennent exactement où ils s’étaient arrêtés. Quelques-uns, cet été, reviendront autrement.
Episode préparé avec une IA
