Épisode 342: Mentir au travail

Mentir?

8h52. « Désolé, le train. » Le train était à l’heure ; le réveil, moins.

10h15, un appel qu’on préfère éviter : « Je suis en réunion. »

11h, en séance de direction : « Excellente idée », à propos d’une idée qu’on juge médiocre.

14h, à sa cheffe : « C’est presque fini. » Rien n’est commencé.

16h30, au client : « Votre dossier est notre priorité. » Il est le quatrième de la pile.

Le soir, la même personne se décrit sincèrement comme quelqu’un d’honnête. Mentir au travail, pour elle, est une affaire de menteurs. Elle a pourtant menti cinq fois. Elle dispose simplement d’une grille, apprise sans y penser, qui range chacun de ces mensonges dans la case « sans importance ».

Les philosophes ont passé vingt-cinq siècles à construire cette grille, de façons incompatibles. Les comparer permet de voir la sienne.

Ce que mentir veut dire

La définition la plus durable vient d’Augustin d’Hippone. Mentir, c’est avoir une chose en tête et en énoncer une autre, avec l’intention de tromper. Il faut donc deux conditions : savoir ou croire que ce qu’on dit est faux, et vouloir que l’autre le croie.

Celui qui transmet une erreur de bonne foi se trompe. Augustin le qualifie d’imprudent et réserve le mot de menteur à celui qui sait.

Autour de ce noyau s’étend une zone grise, très fréquentée dans les organisations :

  • Omettre (exemple: taire le défaut connu d’un projet qu’on présente)
  • Mentir pour le bien de l’autre consiste à tromper par bienveillance : « ta présentation était très claire », « personne n’a remarqué ». Augustin traite déjà ce mensonge charitable, et le condamne comme les autres, puisqu’il remplit les deux conditions. La grille, elle, l’absout presque toujours.
  • Tromper avec des vérités (to palter) consiste à n’énoncer que des faits exacts, choisis pour produire une impression fausse : « les tests de la semaine dernière étaient tous verts », quand ceux de ce matin ont échoué. La pratique est répandue et souvent aussi nuisible que le mensonge. Elle est aussi difficile à sanctionner, puisque chaque phrase prise isolément est vraie.
  • Le bullshit consiste à parler sans se soucier du vrai ni du faux, comme décrit dans l’épisode Attention bullshit!.

Pourquoi mentir

François de La Rochefoucauld a une réponse courte : l’amour-propre. Ses Maximes s’ouvrent sur une formule restée célèbre : « nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés ». Même la franchise y passe : celle qu’on rencontre d’ordinaire serait une dissimulation habile pour gagner la confiance des autres. Le menteur ment pour lui-même, et l’homme sincère aussi.

Les études par journal de bord donnent en partie raison au moraliste. Les mensonges qui servent leur auteur y sont environ deux fois plus nombreux que ceux qui servent l’autre. Leur ressort est surtout psychologique, rarement matériel : éviter l’embarras, la désapprobation ou un conflit, soigner son image. Au travail, cela donne trois moteurs familiers :

  • se protéger, avec le « c’est presque fini » ;
  • se valoriser, avec le « j’ai piloté » ;
  • s’épargner un moment pénible, avec le « excellente idée ».

Reste environ un mensonge sur quatre, dit pour protéger l’autre d’une blessure ou d’une contrariété : « ta présentation était très claire ». La Rochefoucauld y verrait encore de l’amour-propre, le plaisir de paraître bon. L’argument a une limite : à force de tout expliquer, il ne distingue plus rien.

Une autre lecture tient mieux ici. Une partie des mensonges fonctionne comme une convention partagée, que les deux parties acceptent tacitement parce qu’elle préserve une relation à laquelle elles tiennent.

Mentir, l’interdit kantien absolu

Pour Emmanuel Kant, la question se règle sans regarder les conséquences. Son test, l’impératif catégorique, demande si la règle de mon action pourrait devenir une loi universelle. Dans un monde où chacun ment quand cela l’arrange, plus personne ne croit personne. Le mensonge détruit donc la confiance dont il a besoin pour fonctionner. Pour Kant, il est exclu, toujours.

Le Vaudois Benjamin Constant lui oppose un cas resté célèbre. Un assassin frappe à votre porte et demande si l’ami qu’il poursuit est caché chez vous. Pour Constant, dire la vérité est un devoir envers ceux qui ont droit à la vérité, et l’assassin a perdu ce droit. Kant répond par un court texte : même là, mentir reste interdit. Constant introduit le choix de qui mérite la vérité. Kant est plus facile (c’est d’ailleurs qu’on apprend aux enfants), Constant plus difficile puisque l’éthique montre le bout de son nez.

Au bureau, les assassins sont rares. La question de Constant y reste pourtant très opérante : la personne en face a-t-elle droit à la vérité ? Trois personnes peuvent poser une question sans occuper la même position : un concurrent qui sonde votre stratégie, un collègue curieux du salaire d’un autre, une cheffe qui demande ce qui retarde le projet.

Le calcul des conséquences

La tradition utilitariste juge un acte à ses effets. On l’imagine volontiers indulgente envers le mensonge, mais John Stuart Mill, un de ses représentants les plus connus, se montre plus exigeant. Un mensonge commode coûte presque toujours plus qu’il ne rapporte, explique-t-il, parce qu’il entame la confiance qu’on peut accorder à la parole humaine, l’un des biens les plus utiles à toute société.

Il admet des exceptions, comme cacher une information à un malfaiteur ou une mauvaise nouvelle à un malade en danger, à condition de les garder aussi rares que possible. Mill rejoint donc Kant sur l’enjeu et s’en sépare sur les exceptions.

Le « excellente idée » de 11h se situe dans cette zone grise : il préserve une relation, épargne un ego, fait avancer la séance. La plupart des occasions de mentir au travail ressemblent davantage à ce cas qu’à l’assassin de Constant. La recherche donne en partie raison à cette intuition. Dans une série d’expériences, des personnes avaient reçu un mensonge bienveillant, ou simplement vu quelqu’un en dire un. Elles accordaient ensuite davantage de confiance au menteur, pourvu qu’elles croient à sa bonne intention.

Pour une manager, l’arbitrage devient concret. Le mensonge aimable achète de la sympathie et se paie en crédibilité. Une équipe peut apprécier sa cheffe et contrôler systématiquement ce qu’elle annonce.

Le calcul des conséquences tient, à condition de compter toutes les conséquences, y compris celles qui portent sur la valeur de votre parole.

Le caractère de celui qui ment

Aristote déplace la question de l’acte vers la personne. Dans l’Éthique à Nicomaque, la véracité est une vertu, un juste milieu entre deux défauts. La vantardise s’attribue plus qu’on ne possède ; la fausse modestie se retire ce qu’on possède. Des deux, Aristote juge le vantard plus blâmable.

Le parallèle professionnel est immédiat. Le CV arrondi relève de la vantardise, tout comme le « j’ai piloté » qui signifie « j’ai participé » ou le résultat de l’équipe présenté comme le sien. La fausse modestie a aussi sa version de bureau : « je ne suis pas très à l’aise avec Excel », prononcé au moment précis où quelqu’un cherche un volontaire pour le tableau de bord.

La question aristotélicienne porte sur la durée : à force, quel genre de personne est-ce que je deviens ? Chaque petit mensonge compte moins par son effet immédiat que par ce qu’il entraîne à devenir.

Mentir à qui

Mentir au travail change de nature selon la direction du mensonge:

  • Vers le haut, le mensonge protège : « c’est presque fini », le reporting légèrement optimiste, le risque qu’on évoquera « au prochain point ». Problème: il prive la hiérarchie de l’information dont elle a besoin pour décider à temps.
  • Vers le bas, il rassure : « aucun poste n’est menacé », prononcé par quelqu’un qui n’en sait rien, ou qui en sait trop. Problème: il prive l’équipe de la possibilité de se préparer.
  • Entre pairs, il lubrifie: l’enthousiasme de façade, le « je n’ai pas vu ton mail ». Problème: il prive le collègue d’un retour qui lui servirait.
  • Vers le client, il vend : la priorité absolue, le délai tenable. Problème: il prive le client d’un choix éclairé.

Le point commun est simple : chaque mensonge retire à quelqu’un une décision qu’il aurait prise autrement. On retrouve un égoïsme et donc un outil de manipulation puisque le mensonge permet de retirer de l’autonomie.

Reste un cinquième destinataire : soi-même.

Jean-Paul Sartre appelle mauvaise foi ce mensonge particulier où le trompeur et le trompé sont la même personne. Sa forme la plus courante consiste à se raconter qu’on n’a pas le choix, pour éviter d’avoir à assumer celui qu’on fait. Au travail, elle a ses formules rodées : « je n’ai pas le choix, c’est la direction », « je suis obligé de tout valider moi-même, sinon rien n’avance », « je n’ai pas le temps de former quelqu’un » – se cacher derrière des excuses (des mensonges) est ce que Sartre appelle la lâcheté.

Trois tests pour décider de mentir

Le test de publicité

Une philosophe américaine (Sissela Bok) propose de soumettre un mensonge à une question simple : resterait-il défendable si la personne trompée apprenait à la fois le mensonge et sa raison ? Appliqué au « excellente idée » de 11h, le test passe parfois ; appliqué au « c’est presque fini » de 14h, rarement.

Le test de la symétrie

Prenez le dernier mensonge que vous avez dit, puis imaginez que vous découvrez qu’un collègue vous a dit exactement le même. Si vous le trouvez « sans importance » quand il vient de vous et « inacceptable » quand il vient de lui, c’est votre indulgence envers vous-même qui l’a classé, et le mensonge lui-même n’y est pour rien.

Le test de l’impression laissée

Après une réponse délicate, demandez-vous ce que l’autre croit maintenant, et si c’est vrai. Dire « les tests de la semaine dernière étaient tous verts » est exact, mais si votre interlocuteur repart convaincu que le projet est prêt alors qu’il ne l’est pas, vous l’avez trompé aussi sûrement qu’avec un mensonge. C’est l’impression laissée qui compte, quelle que soit la vérité des mots.

Conclusion

Mentir au travail paraît une question simple tant qu’on ne demande pas ce qui, au juste, pose problème dans un mensonge. Chaque tradition répond différemment :

  • pour Augustin et Kant, dans l’acte lui-même ;
  • pour Mill, dans ses effets, à commencer par celui qu’il a sur la confiance commune ;
  • pour Aristote, dans ce que le mensonge fait de celui qui ment ;
  • pour Sartre, dans le refus de voir son propre choix, sa propre liberté ;
  • pour Constant, dans la relation, selon que l’autre a droit ou non à la vérité.

La Rochefoucauld, lui, se contente d’en démasquer le motif.

La grille d’excuses que nous appliquons sans y penser leur emprunte à toutes, au gré de ce qui nous arrange : elle est kantienne pour juger le mensonge d’un collègue, utilitariste pour excuser le sien, et sartrienne jamais.

Un fil rouge les traverse pourtant : mentir, c’est décider à la place de quelqu’un.

Ce quelqu’un est parfois un supérieur, un client ou une équipe.

Il est souvent, plus discrètement, soi-même : qui ment pour soi construit une image qui n’existe pas, et passe ensuite son temps à la défendre, prisonnier de la fiction qu’il entretient. Dindon de sa propre farce.

Alors, mentir au travail?

Sources

  1. Augustin d’Hippone, De mendacio (Du mensonge), vers 395.
  2. Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785.
  3. Benjamin Constant, Des réactions politiques, 1797 ; Emmanuel Kant, Sur un prétendu droit de mentir par humanité, 1797.
  4. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre IV, chapitre 7.
  5. Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, Gallimard, 1943, chapitre « La mauvaise foi ».
  6. Bok, S. (1978). Lying: Moral Choice in Public and Private Life. New York : Pantheon Books.
  7. Schauer, F. & Zeckhauser, R. (2009). Paltering. In B. Harrington (dir.), Deception: From Ancient Empires to Internet Dating (p. 38-54). Stanford University Press.
  8. Levine, E. E. & Schweitzer, M. E. (2015). Prosocial lies: When deception breeds trust. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 126, 88-106.
  9. DePaulo, B. M., Kashy, D. A., Kirkendol, S. E., Wyer, M. M. & Epstein, J. A. (1996). Lying in everyday life. Journal of Personality and Social Psychology, 70(5), 979-995.
  10. Serota, K. B., Levine, T. R. & Boster, F. J. (2010). The prevalence of lying in America: Three studies of self-reported lies. Human Communication Research, 36(1), 2-25.
  11. Bond, C. F. & DePaulo, B. M. (2006). Accuracy of deception judgments. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 214-234.
  12. François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, 1665 (épigraphe ; maxime 62 sur la sincérité).
  13. John Stuart Mill, L’Utilitarisme, 1863, chapitre 2.

Episode préparé avec une IA